Le PArti pour la LIbération de la MArtinique

Sens et Histoire

Sens et Histoire

11 juil 2013

ndlr : Le 17 mai 2013, dans le cadre de la commémoration du 22 mai initiée par le KP 22 mai (APM – CSTM – GRAC – MIM) et le CNCP, le PALIMA, le PCM et le RDM, était organisée à l’AMEP une conférence-débat retransmise en direct par radio Apal. Présidée par Michel Michalon, l’assistance et les auditeurs ont eu droit à deux interventions remarquables sur le thème  » 22 mai 1848, faire sens » ; nous avions déjà publié celle de Richard Chateau-Dégat « Commémorer aujourd’hui » et nous publions maintenant celle d’Edmond Mondésir « Sens et Histoire ».

Comment se pose la question du sens

Pourquoi la prise de conscience de notre histoire, de notre culture et de notre langue, tarde-t-elle à se transformer majoritairement en une conscience nationale nous permettant d’accéder à la souveraineté ? Il est en effet manifeste que la prise de conscience que le peuple martiniquais a de sa propre histoire a considérablement progressé, on le voit très bien lorsque l’on examine comment ont évolué les pensées et les mentalités à partir de la fin de la Deuxième Guerre mondiale. On peut par exemple analyser le processus qui se met en marche à partir de l’exemple de Frantz Fanon et de Marcel Manville. Ces deux héros de l’anticolonialisme ont commencé justement par s’engager au service de la France pour la libérer, et puis à partir de là, il s’est opéré tout un processus de prise de conscience et d’engagement. Nous avons aujourd’hui une preuve éclatante de l’avancée des consciences avec l’importance qu’a prise la célébration du 22 Mai dans notre pays. Voilà bien une chose incontestable et l’on ne finirait pas d’énumérer les manifestations consacrées à cet événement. Mais précisément, derrière cette floraison de célébrations, la question qui demeure est bien celle qui fait l’objet de notre réflexion ce soir : Y a-t-il une compréhension effective du sens de cet événement si important, quand on considère la diversité des approches dont il fait l’objet ? Il est manifeste que les approches sentimentales ou émotionnelles ou les explications se fondant sur des intérêts divers en définitive échouent à accéder à la compréhension effective du sens.

De même, ni la connaissance seulement factuelle des événements historiques, ni la connaissance des facteurs économiques et sociologiques qui ont amené les événements ne peuvent aboutir à une saisie effective du sens. Car la question du sens se situe à un autre niveau que celui du sentiment ou des intérêts. Elle ne peut être abordée véritablement que par une réflexion qui nous amène à dépasser l’évènementiel, l’économique, le sociologique, voire le politique, pour saisir la signification historique réelle du cheminement de notre société dans le temps. C’est une signification qui est d’ordre philosophique. Pour arriver à cette dimension du sens, il faut avoir auparavant bien compris qu’il y a trois formes possibles de notre rapport à l’histoire, et bien saisir la fonction véritable de chacune d’elle.

 

Les limites de l’histoire descriptive et de l’histoire rétrospective

La première forme de notre rapport à l’histoire, c’est «l’histoire descriptive».  C’est le récit des événements tels que les ont vécus les témoins directs de l’époque. C’est quasiment une histoire au présent, car le récit vise à restituer les choses telles qu’elles se sont produites. Il est facile de voir pourquoi on ne peut parvenir à une saisie véritable du sens des événements historiques quand on s’en tient simplement à cette démarche descriptive. En effet on ne peut avoir qu’une vue tout à fait limitée des choses, car il n’y a pas de recul par rapport à l’événement où à l’époque, et l’on est incapable d’avoir une vision des antécédents ou des conséquences de l’événement. Cela laisse la porte ouverte à tous les jugements de valeur subjectifs et approximatifs. L’inconvénient qui en résulte, c’est qu’une telle approche de l’histoire risque de favoriser les passions qui serviront à alimenter dangereusement et durablement divers fanatismes, car elles ont pour effet négatif de diminuer considérablement notre capacité de réflexion et d’analyse.

La deuxième forme que peut prendre notre rapport à l’histoire, nous l’appellerons «l’histoire  rétrospective». Elle a d’emblée la caractéristique de nous offrir une meilleure possibilité de recul, donc de mieux répondre à la question du sens, parce que l’époque à laquelle on s’intéresse est justement posée et pensée comme passée ou dépassée. L’objet de cette histoire rétrospective n’est plus la simple description de ce qui s’est passé, mais une compréhension actuelle, à partir d’une reconstruction méthodique du passé. La méthode mise en œuvre, c’est un travail d’élaboration du fait historique, à partir des documents rassemblés au cours d’une démarche de recherche.

Il s’agit alors de mettre en évidence les liens de causalité économiques, sociologiques et autres (géographiques, culturels, religieux, politiques..) dans le but d’approcher au mieux la vérité historique. En fait, il s’agit là du travail de l’historien, qui vise à mettre à la disposition du public une connaissance objective de la réalité historique. On voit bien pour illustrer cela, comment le travail de l’historien se distingue de l’activité du journaliste, qui lui, travaille à rendre publics témoignages et reportages, ou encore de l’écriture du romancier, qui fait avant tout œuvre d’imagination, même quand il s’appuie sur des faits réels. Et pourtant, là encore, nous n’avons pas la garantie d’une compréhension effective du sens des évènements historiques. En effet, il subsiste toujours les limites d’une approche partielle, parce qu’on ne parvient pas tout de suite à la connaissance complète de tous les documents, lesquels souvent eux-mêmes incomplets, quand ils n’ont pas carrément disparu, mais aussi les risques d’une interprétation partiale des faits, car il faut bien admettre que l’historien n’échappe pas tout à fait à la subjectivité, bien qu’il cherche constamment à le faire. Il reste dans une grande mesure influencé par son époque, par son pays, sans oublier les effets de sa propre personnalité. Mais fort heureusement, il existe une troisième forme du rapport à l’histoire, et c’est elle qui nous met directement en relation avec la question du sens.

 

L’histoire philosophique ou la philosophie de l’histoire

Cette troisième forme c’est l’histoire philosophique, mais on peut tout aussi bien dire la philosophie de l’histoire. Elle repose sur l’idée que l’on peut trouver dans l’histoire un fil conducteur. C’est cela qui nous permet de regrouper les trois significations que l’on trouve dans la notion de sens.

Premièrement, le sens, c’est la direction. Cela signifie que l’on progresse, que l’on avance vers quelque chose, c’est tout simplement l’idée de progrès qui caractérise le devenir historique.

Deuxièmement, le sens c’est aussi la signification. Nous dirons que le sens, c’est-à-dire la signification de l’histoire, c’est d’être le cheminement par lequel l’homme arrive progressivement à faire un meilleur usage de sa raison. Avec le temps, il doit progressivement perfectionner sa capacité à se montrer raisonnable en dépassant ses comportements primaires, il doit aussi devenir de plus en plus rationnel en dépassant ses superstitions et ses préjugés par une meilleure connaissance des choses.

Troisièmement, le sens, c’est aussi le fonctionnement. Il s’agit de comprendre comme on dit familièrement «comment ça marche». Ici, il s’agit de savoir dans quel sens il faut organiser les choses, dans quel ordre les disposer et comment s’y prendre pour avoir une meilleure organisation de la société, afin qu’elle ne soit pas laissée à l’anarchie des désirs incontrôlés.

Voilà pourquoi, si l’on veut parvenir à la compréhension du sens véritable des événements historiques, il ne faut pas se contenter seulement de l’approche descriptive, ni non plus de l’approche rétrospective, mais il faut s’efforcer d’avoir une vue globale sur l’histoire du monde, c’est-à-dire qu’il faut un regard qui prenne en compte l’idée de devenir historique. C’est cette compréhension de l’histoire du monde qui donne les clés pour une compréhension appliquée à tel ou tel pays, ou à tel ou tel cas particulier.

En appliquant cela au 22 Mai, que nous célébrons aujourd’hui, nous trouverons que cet évènement est un point qui se situe sur la ligne du chemin d’accès à l’émancipation du peuple martiniquais. C’est le moment de l’accès à une première forme de la liberté. C’est le rejet de cette condition indigne de l’humain qu’est l’esclavage,  pour ouvrir le chemin à parcourir pour arriver un jour à l’émancipation totale et réelle.

colonisation en soi est une négation de l’humanité, et qu’elle doit être éradiquée pour que s’accomplisse effectivement l’indispensable progrès de l’humanité. D’où il faut conclure que la célébration actuelle du 22 mai, n’a son sens véritable que dans le cadre de la lutte pour accéder à la souveraineté, dans un contexte où la prise de conscience subjective progresse à vue d’œil.

Cela signifie aussi que le gouvernement français doit obligatoirement penser une évolution de sa politique de domination face aux exigences du présent, de même qu’il avait eu à le faire lorsque s’annonçait pour lui l’impossibilité de se maintenir en tant qu’Etat esclavagiste. Le principe de l’autodétermination et dans un terme rapproché, celui de la responsabilité, s’impose comme une condition nécessaire du progrès humain, dans un contexte où les menaces qui pèsent sur nous, nous font obligation de prendre en main par nous-mêmes l’organisation de notre existence, avec des méthodes et selon des intérêts qu’il nous appartient d’élaborer et de définir.

C’est cela le sens de notre histoire. Il nous appartient d’en prendre la plus grande conscience pour que dans ces conditions, nous soyons en mesure de jouer notre rôle d’acteurs de notre progrès historique.

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