Dans le cadre de la commémoration du cinquantième anniversaire de la disparition de Frantz FANON, Daniel BOUKMAN a diffusé cette déclaration qui constitue une page de notre histoire et un moment de la prise de conscience de la jeunesse martiniquaise des années 60.
C’est au Maroc, en décembre 1961, que ce texte a été écrit… A Rabat où, suite à notre refus (1) de participer aux répressions coloniales que, depuis novembre 1954, l’armée française, perpétrait en Algérie, nous attendions d’être pris en charge par le Front de Libération Algérien (FLN) basé en terre marocaine.
En relisant, 50 années après, ce que le jeune étudiant que j’étais, écrivait (2), je ne renie en rien les propos que j’y tenais en ces temps de grandes espérances, même s’il est vrai que celles-ci n’ont pas (encore) donné les fleurs et les fruits dont rêvaient, nombreux, les jeunes que nous étions alors.
(1) Refus matérialisé par trois Guadeloupéens dont défunt Sony Rupaire ; deux Martiniquais : défunt Guy Cabort-Masson et moi-même.
(2) Cette lettre adressée à El Moudjahid – l’organe central du FNL – a été publiée, le 16 janvier 1962
Fils d’un peuple, lui aussi prisonnier du système français, je me permets de vous écrire en toute fraternité.
Antillais d’origine martiniquaise, je suis venu en France afin de poursuivre mes études, l’année où éclata la Révolution algérienne…Ce fut pour moi, jeune Antillais gavé d’illusions et de mensonges français, comme un baptême et je n’ai cessé de me sentir frappé, insulté, humilié, chaque fois qu’était frappé, humilié, torturé un patriote algérien.
Ma solidarité avec le peuple algérien – agissante autant que l’exigeaient les circonstances – s’est affirmée avec ces longues années de guerre, et par leur conduite, les camarades étudiants algériens que j’ai eu la joie de fréquenter, ont largement contribué à renforcer ce sentiment….
Aussi, lorsque arriva le moment où il fallait revêtir l’uniforme militaire français, pour exécuter, à l’ombre de leur drapeau, leur sinistre besogne de génocide, j’ai choisi par fidélité à mes principes, la désertion. (3)
Par ce geste (négatif, diront peut-être certains), j’ai voulu apporter ma modeste contribution à votre combat et racheter en quelque sorte un peu du mal qu’accomplissent là-bas ces militaires antillais, mes compatriotes irresponsables, dans la mesure où ils ne sont que de pitoyables instruments aux mains du colonialisme français qui, toujours, excella à dresser colonisés contre colonisés dans ses barbares entreprises de pacification.
Par ce geste, j’ai voulu essayer de rester dans la lignée d’un Frantz Fanon, ce fils des Antilles, qu’un jour notre peuple, enfin libéré, aura la fierté d’avoir fait jaillir de son sein meurtri sous une oppression trois fois séculaire.
Quoique n’ambitionnant pas d’imiter sa noble conduite, je comprends l’attitude de Fanon qui mit son corps, son cœur, son esprit au service de la cause algérienne, lui l’Antillais. Tous « les damnés de la terre » ne sont-ils pas frères.
Je souhaiterais simplement que, lorsque vous évoquerez à nouveau sa mémoire, vous songiez à mentionner sinon à associer la lutte du peuple antillais, qui se déroule dans des conditions objectives difficiles, particulièrement difficiles, car il ne faut pas que nos frères d’Afrique pensent ou continuent de penser que notre silence relatif est une acceptation docile, comme un courbure définitive d’échec devant la « race des seigneurs ».
Non ! Non ! Le peuple antillais n’est pas un peuple de pantins domestiques qui assume ses modes, grimaces, sourires hypocrites, paroles mielleuses de l’Occident aux griffes rouges !
Non ! car autrefois, au temps des Tousaint-Louverture, Louis Delgrès, de tous ces « esclaves rebelles », morts sous les balles et déchiquetés par les dents des chiens chasseurs de « nègres marrons » ; au temps où les choses étaient claires comme le jour, nos ancêtres allumèrent de grands feux de révolte.
Le colonialisme changea… Alors ses méthodes et sa domination se firent plus insidieuses…Furent lancées de belles déclarations, allégées les chaînes, agités des miroirs d’alouettes, concédées par miettes la liberté, la dignité…Et puisque s’était assoupi alors le grand vent de l’Histoire, nos aînés et surtout nos bourgeois et autres pucerons parasites acceptèrent de jouer le jeu.
Mais aujourd’hui, notre génération qui sait Diem Bien Phu, Bandoeng, huit années de larmes, de sang algériens versés pour que vive la liberté…d’assassinats – Lumumba – , les cadavres de Bizerte, d’Angola… notre génération, première victime de la politique d’assimilation aux Antilles-Guyane… notre génération est prête à remplir sa mission historique. La tête froide, nous avons confiance en l’issue d’un combat qui sera pour nous très dur.
Mais plus que jamais, le monstre est aux abois, et ni ses métamorphoses désespérées, ni ses camouflages sous des vocables nouveaux, ni ses charters, ni ses programmes muselières, ni ses alliances avec nos petits-bourgeois parvenus…toutes ces mascarades ne parviendront à arrêter les peuples an marche.
Au seuil de cette année 1962, je formule le vœu sincère de voir très bientôt l’Algérie libre s’engager, sous la conduite de ses dirigeants soudés au peuple souverain, sur la longue piste du bonheur, et je souhaite aussi que, pour mon pays, puisse enfin naître l’étincelle qui embrasse montagnes, plaines, faubourgs, incendie salutaire où se forge, solide comme l’acier, la vraie liberté.
D.B, patriote antillais.
(3) Je confondais alors la situation d’insoumis – qui était alors la mienne – avec celle de déserteur…. Pour des raisons de sécurité, j’ai signé cette lettre adressée à El Moudjahid des initiales du pseudonyme (Daniel Boukman) que j’ai depuis adopté.
9 décembre 2011 à 2 h 58 min
« Au seuil de cette année 1962, je formule le vœu sincère de voir très bientôt l’Algérie libre s’engager, sous la conduite de ses dirigeants soudés au peuple souverain, sur la longue piste du bonheur, et je souhaite aussi que, pour mon pays, puisse enfin naître l’étincelle qui embrasse montagnes, plaines, faubourgs, incendie salutaire où se forge, solide comme l’acier, la vraie liberté. »
Au seuil de l’année 2012, un demi siècle après, je souhaite que mon pays puisse enfin voir ses enfants se mettre en marche pour la conquête de la justice sans laquelle il n’est pas de dignité.
Suivons sans crainte les traces de…, de Romain…, de Fanon, de Cabort, de Boukman… de tous les patriotes sincères et solides dans leur combat !
Fòs !
22 décembre 2011 à 13 h 15 min
Bien dit Marino !