Le PArti pour la LIbération de la MArtinique

Perte du triple A par le système néo-colonial départemental

Tribune de Michel BRANCHI

Économiste (2/02/2012)

 
A propos d’un classement des régions du magazine « Capital » de Décembre 2011/ Janvier 2012
Sévère dégradation de la Région Martinique et net recul des Régions Guadeloupe et Guyane : le modèle néo-colonial départemental mis en cause

Daniel Marie-Sainte, chef du Groupe des Patriotes et  Sympathisants au Conseil Régional, nous a fait parvenir copie d’un article paru dans le Hors-Série du magasine « Capital » de Décembre 2011-Janvier 2012 sur le classement des 26 Régions de France et des pays dits d’ « outre-mer ».  Il nous livre le commentaire suivant :
« En 2 ans la politique de LETCHIMY, à la Région, fait perdre à la Martinique son « AAA ».
La Région Martinique, classée au 12ème des Régions en décembre 2009 avec Alfred MARIE-JEANNE, dégringole au 22ème rang, décembre 2011, avec Serge LETCHIMY !
C’est la Région qui a le plus reculé en 2 ans (10 places) »..
Intéressant. Mais nous avons voulu aller plus loin.

Quel mode de classement ?

Il faut indiquer que « Capital » a établi son classement sur les 26 régions françaises  (22 en France, plus les Dom qui sont des régions). Il s’est appuyé sur seize indicateurs dans quatre domaines : dynamisme démographique (deux indicateurs), dynamisme économique (six indicateurs), qualité des équipements et services publics (cinq indicateurs) et politique de protection de l’environnement (trois indicateurs). Bien entendu, ces indicateurs sont éminemment discutables. Ce qui compte c’est l’évolution en 2011 par rapport au classement avec la même méthode en 2009. Le classement général a consisté à additionner les chiffres ou rangs obtenus par chaque région sur ces seize indicateurs.
La Martinique est classée 22ème  sur 26, quand elle était 12ème  en 2009.  Elle perd 10 places et constitue  la région qui a le plus reculé. La Corse elle perd 8 places et devient 17ème contre 9ème en 2009. La Guyane passe de 20ème  à  23ème (perte de 3 places). La Guadeloupe pour sa part passe de la 24ème  à la 26ème  et dernière place du classement (perte de 2 places). La Réunion reste 25ème.

Recul de toutes les régions Antilles-Guyane

Donc toutes les régions Antilles-Guyane reculent à des degrés divers. Les régions d’outre-mer s’échelonnent de 22ème (Martinique) à 26ème (Guadeloupe). Une seule région française s’intercale dans ce classement : la Picardie qui se place comme 24ème.
Pour Anne Cagnan et Patrice Piquard, auteurs du dossier du magazine « Capital », l’explication principale de cette dégradation tient au fait que dans les DOM, « le taux de chômage y atteint de nouveaux records ». D’une manière globale, en France, l’Insee souligne que « la crise accroît les écarts de chômage et de richesse entre départements ». Quels sont donc les rôles respectifs de la crise financière débutée en 2008/2009 et des facteurs structurels de mal-développement propres à nos pays dépendant de la France et de l’Europe ?

Une pseudo-croissance sans créations d’emploi

Malgré une « croissance dynamique (près de 3 % par an sur longue période) », elle « ne crée pas d’emplois nouveaux en Guadeloupe et en Martinique », note le journal. Il faudrait se poser des questions sur la nature et le contenu de cette pseudo-croissance. Résultat : le taux de chômage est de plus en plus élevé et le PIB par habitant est très inférieur à la moyenne française. Et il est relevé que « près d’un quart des Antillais ont donc préféré troquer le soleil contre la grisaille métropolitaine afin de trouver un emploi ». Pendant que notre jeunesse s’en va, les Français arrivent et occupent la place. Cela  « Capital » ne le dit pas, bien sûr.
Poursuivant son analyse, ce digne représentant de la pensée néolibérale et patronale, considère que « malgré la défiscalisation des investissements, le développement d’activités à forte valeur ajoutée comme les services aux entreprises reste très modeste, du fait du faible niveau de qualification des actifs ». En ce qui concerne l’industrie, seul le site de lancement de Kourou en Guyane représente les secteurs de pointe, est-il souligné. La France n’aurait-elle pas pu provoquer des localisations de filiales d’entreprises industrielles, notamment de ce qui reste du secteur public, dans nos pays. Comme cela a été décidé au temps de De Gaulle avec la création volontariste de la Sara (1969) ? Symbole : les deux entreprise ayant le plus de salariés en Martinique sont Madianet et .
Pour compléter ce sombre tableau, « Capital » relève que « la filière agro-alimentaire, principal employeur des DOM est en difficulté ». C’est ainsi qu’il est pointé que « la réforme des marchés de la banane et du sucre initiée par l’OMC (ndlr : l’Organisation mondiale du commerce) a en effet réduit les subventions et contraint ces productions phares à se restructurer ». Jetant un coup d’œil sur le tourisme qualifié d’être « un des moteurs des économies insulaires » il serait pénalisé par « des conflits sociaux à répétition » et par « un positionnement insuffisant (vacances vertes ou sportives) ».
Conclusion de « Capital » : « Les DOM restent sous perfusion, grâce aux transferts financiers (20 % du PIB en Martinique), aux prestations sociales et à l’emploi public qui représente entre 30 et 40 % des postes en raison de la double casquette des DOM, à la fois départements et régions ».

Des pays « sous perfusion » ou sous dépendance néo-coloniale ?

L’image de pays « sous perfusion » de l’Etat français persiste auprès de la grande presse économique française. Elle est tout à fait partiale, car les transferts publics retournent, pour l’essentiel, dans le budget de l’Etat français et des multinationales de l’import-consommation. Selon une étude du Pr Olivier Sudrie du cabinet DME pour la Chambre de Commerce d’août 2004 qui garde toute sa valeur sur un euro de transferts publics 80 centimes retournaient à l’Etat sous forme de prélèvements obligatoires et 46 centimes sous forme valeur ajoutée  à l’économie française. Seuls 46 centimes de valeur ajoutée étaient apportés à l’économie martiniquaise.
Mais que fait-on quand les transferts financiers publics ont tendance à ralentir depuis les années 1990 et 2000, voire à diminuer avec la crise financière depuis 2008/2009, que les prestations sociales subissent un freinage important et que l’on arrête les recrutements dans la Fonction publique, que l’on supprime une grande partie des emplois aidés, etc ? C’est l’impasse de ce modèle de développement basé sur une dépendance de type néo-colonial.

Quelles performances expliquent la dégringolade de la Martinique ?

A noter le classement de la Martinique dans les quatre domaines suivants :
•    Dynamisme démographique : 6ème. Cela tient à l’augmentation annuelle de la population encore bonne (+ 0,47 % en 1999/2006) et à part encore importante de jeunes de moins de 25 ans dans notre population (33,6 % en 2009).
•    Dynamisme économique : 24ème. Cela est du au taux de chômage (21,2 % au sens du BIT au 1er T 2011), au faible taux de créations d’entreprises par rapport au nombre d’entreprises au 1er janvier 2010 (14,6 %), à la faible proportion de cadres et professions intellectuelles supérieures (3,6% en 2007) et au PIB par habitant (19 160 euros en 2009, soit 23ème rang des régions « françaises »).
•    Équipements et Services publics : 23ème. Ce qui plombe la Martinique, c’est le poids de la région pour le nombre d’étudiants (0,4 % en 2009), le nombre de lits d’hôpitaux court séjour pour 100 000 habitants (368 en 2010) et le nombre de médecins pour 100 000 habitants (259 en 2009).
•     Environnement : 10ème. Cette bonne place est due à la superficie en réserves naturelles (62 725 hectares en 2007), à la proportion des ordures ménagères incinérées (57,9 % en 2008). Par contre la Martinique est 23ème  sur 26 pour la qualité des eaux  douces de baignades (0 % de bonne qualité en 2008).
Il faut préciser qu’il s’agit des données connues et comparables à la date d’élaboration du dossier. Tous les indicateurs ne sont pas de 2011, loin s’en faut. La synthèse donne le classement de 22ème pour la Martinique sur 26.
Comme on le constate, beaucoup de ces indicateurs ne relèvent pas directement de la collectivité régionale. Mais la remarque de Daniel Marie-Sainte est de bonne guerre. Serge Letchimy, Jean Crusol et d’autres responsables de la coalition « Ensemble pour une Martinique nouvelle » n’ont-ils pas accusé Alfred Marie-Jeanne d’être responsable du chômage, du recul du PIB en 2008, de la pauvreté, avant leur arrivée à la Région en mars 2010, etc ? Or ces données dépendent pour une large part de la politique économique de l’Etat.

Jean Crusol reconnaît enfin que l’Etat est responsable de l’emploi

Dans une tribune parue dans France –Antilles du 2 février 2012 sous le titre « Classement des Régions, l’escroquerie intellectuelle » où il s’en prend à Daniel Marie-Sainte, Jean Crusol reconnaît enfin, au passage, que s’agissant du PIB par habitant, de l’évolution annuelle du nombre d’emplois, du taux de créations d’entreprises, du taux de chômage, de la proportion des ordures ménagères, « si ces domaines ont un certain rapport avec la politique régionale, aucun n’en relève exclusivement. L’Etat intervient aussi dans ces domaines. En particulier, l’emploi (qui concerne 3 de ces 5 critères) est une attribution de l’Etat. Et même si les politiques régionales peuvent favoriser son accroissement, il dépend aussi très largement de la conjoncture économique générale, surtout quand elle est marquée par une crise comme c’est le cas actuellement ». Malgré cet aveu qui amorce un plaidoyer pro domo « au cas où » la politique régionale ne donnerait pas les résultats annoncés à grand sons de trompe, quelques lignes plus loin le même conseiller régional revendique au profit de la Région le rebond de croissance de 4,6 % en 2010 en Martinique du essentiellement à la reprise de la consommation et à l’importation après la récession historique de 6,5 % en 2009 dans notre pays. Il revendique également une augmentation du nombre d’emplois de 2,4 % au 30 juin 2011, sans citer ses sources. Ce que nous savons c’est que pôle emploi en décembre 2011 a constaté un recul de l’emploi salarié en Martinique en 2009 (- 3 300 salariés, soit – 4,2 %)  et en 2010 (- 1250 salariés, soit – 1,7%). Les chiffres de 2011 ne sont pas disponibles.
Et, à l’inverse de la revue « Capital », il conclut, à la manière de la méthode Coué que « en comparant ces données (ndlr : celles de « Capital ») aux plus récentes dont on peut disposer,  on mesure les progrès réalisés, en moins de deux ans, par la nouvelle équipe sous la présidence de Serge Letchimy ».

Perte du triple A par le système néo-colonial départemental

Néanmoins,  il reste au final  que, suivant ce classement dont on peut contester, répétons-le, le choix des indicateurs et la méthodologie, à critères identiques le pays a reculé plus que  la Guadeloupe et la Guyane entre 2009 et 2011. Et le plan de relance régional, pour le moment, n’a pas enrayé la dégradation de la situation, particulièrement au plan de l’emploi. Où sont les  2 006 emplois « générés », voire les 5 000 promis ? Cela s’assimile à la perte du triple A pour le système lui-même et ceux qui le soutiennent.
Car c’est bien le système néo-colonial départemental et le modèle de développement qu’il met en œuvre qui crée le chômage record et non la fatalité. Là est la vraie question que nos 73istes honteux ne veulent point aborder.
La Région ne peut pas tout, même si elle a le devoir d’essayer d’amortir la crise. Dire le contraire, c’est créer des illusions.
La question du changement de modèle de développement et de la conquête d’un vrai pouvoir martiniquais pour réorienter le pays reste à l’ordre du jour plus que jamais.

Michel Branchi
économiste (2/02/2012)

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