Le PArti pour la LIbération de la MArtinique

Fok sa chanjé de Jean BERNABE

Fok  sa chanjé

Par Jean Bernabé

 

Ayant tenu à répondre à l’invitation  des organisateurs de la campagne de Francis CAROLE en vue des législatives de juin 2012, j’ai participé à son meeting  de lancement, qui s’est tenu au COPES  dimanche  dernier, 25 mars.

Il n’étonnera personne que  je nourrisse une disposition d’esprit encline à un soutien des plus résolus à son endroit.

Le cadre martiniquais  de cet événement à venir tout autant que les hautes  qualités humaines du candidat expliquent aisément  ma réaction  d’aujourd’hui.

La politique sans éthique n’est qu’un leurre

Fok sa chanjé ! tel fut le mot d’ordre­  du candidat et tel il demeurera pour toute la campagne et, bien au-delà, dans ses fonctions de député !

Ce slo­gan , il me plaît de le répercuter à tra­vers ces quelques lignes écrites par l’observateur-participant que je suis.

A cet égard, je crois devoir rappeler la nécessité d’une affirmation amplifiée, voire généralisée, de la nation martiniquaise et d’une juste réversibilité de la relation établie entre la France hexago­nale et  » son Outre-mer ».

Car, au rebours de toute mégalomanie et au nom,  précisément, des  principes découlant de l’éthique  républicaine, nous devons impérativement refuser la situation soit  de  » danseuses de la République  » soit d’appendices, quali­fiés, de manière  compensatoire  et purement rhétorique, d’avant-postes de la France dans les trois océans atlantique, indien et pacifique.

Ainsi donc, la France hexagonale (ou, si l’on préfère, métropolitaine, mot qui dit très bien ce qu’il veut dire) devrait, elle aussi, être considérée comme  » notre Outre-mer  »· Tant que la levée au plan théorique d’une telle inégalité de posi­tionnement ne  sera  pas  conçue comme indispensable par les uns et les autres, aucun progrès ne pourra sortir du nécessaire dialogue que nos représentants devront  résolument amorcer ou poursuivre avec les diri­geants de l’Etat français, quelles que soient les orientations politiques de ces derniers.

Un débat à ne pas court-circuiter

L’un des grands mérites, et non des moindres d’ANTILLA, est son apti­tude à offrir tribune aux avis différents, voire antagonistes.

A preuve, la paru­tion dans ce même numéro de la semaine dernière,  à deux pages de distance, de  mon  article  (intitulé Sarkhollande ou Sarkoland ?) et de celui de Roland TELL sur ce qu’avec un  pessimisme des plus sincères, il

considère comme un avatar dégradé de  l’indépendantisme martiniquais.

Débat n’étant pas forcément combat, mon souci de ne pas déroger à l’esprit d’ouverture d’ANTILLA  ne peut que conforter le principe d’une analyse, que je veux honnête, du propos de Roland TELL.

J’en  résume rapidement les termes : le non au referendum de jan­vier 2010 aurait ouvert ou, du moins, précipité la crise de l’indépendantisme martiniquais né au début des années1960.

Cet échec serait la conséquence et le reflet de la tactique d’entrisme dans laquelle ses adeptes se seraient lancés, au mépris de leur slogan anté­rieur :  » élections, trahison »  (il s’agit bien sûr des élections dépassant le cadre municipal, à savoir les régio­nales, les législatives et les sénato­riales).

L’indépendantisme serait donc une idéologie   » de papier  » sorte d’opium tranquillisant, aux prises avec une réalité politique et institutionnelle invincible et conduisant ses militants à la passer sous silence pour rechercher dans l’électoralisme un réconfort à leur pitoyable et tragique défaite.

Une lecture alternative à vocation de légitime réhabilitation

Pour autant que le point de vue de Roland TELL n’ait pas été déformé par une lecture réductrice, je le trouve mar­qué au sceau d’une vision quelque peu négative et pas du tout soucieuse d’une véritable compréhension de l’in­dépendantisme martiniquais, non pas seulement dans sa légitime étape ini­tiale de rébellion incontrôlée contre le pouvoir colonial et néocolonial (dans sa version Cabort-Masson, qui a eu ses défauts et ses vertus), mais encore tel que s’est présenté à lui l’incontournable exigence de la responsabilité. Ce mot­ clé de l’indépendantisme martiniquais n’apparaît nulle part sous la plume de notre observateur. Or, la responsabi­lité est par définition reliée à la lucidité, celle qui a conduit la très grande majorité des militants indépendantistes à évaluer les forces en présence et com­prendre que l’accès à une Martinique responsable et d’esprit démocratique (et qui n’est ni le Vietnam ni l’Algérie !) ne pourrait en aucune façon passer ni par le terrorisme révolutionnaire, ni par la lutte armée.

Les stratégies des nègres-marrons se retirant sur les contreforts de la Montagne Pelée ne sont pas une référence pertinente, car elles appartiennent à une époque révo­lue et un imaginaire plus tout à fait d’actualité.

D’autres voies devaient être explorées.

Le combat contre une  fraude endémique impactant,au préjudice des forces de progrès,  le résultat des consultations et jetant le discrédit sur l’acte électoral lui-même a constitué un des combats indépendantistes.  Une fois acquis un certain assainissement des mœurs électorales,  malgré quelques traficotages ici ou là justicia­bles d’annulations d’élections, la voie des urnes devenant moins suspecte, on pouvait s’y engager avec, toutefois, un triple objectif : conscientiser  les masses, prendre des responsabilités dans une gestion rénovée, devenir les aiguillons et les porte-parole des revendications des populations (progressive­ment formées) en face de l’Etat.

C’est véritablement au niveau législatif que ce dernier objectif s’avère le plus perti­nent, à condition, bien sûr, que les postes de sénateurs et de députés soient occupés non pas comme des sinécures (en créole des  » tott »),mais comme des tremplins pour une vraie négociation avec les responsables de l’Etat,  eu  égard, notamment, aux échéances cruciales de 2014.

Une conjoncture historique nouvelle et excep­tionnelle

Une maturation de la  militance martiniquaise  en vue d’un véritable épanouissement de ce pays est en train de s’opérer. J’en veux pour témoi­gnage les impressions issues de ma participation active aux deux colloques organisés par le groupe de réflexion« Kolé tett-Kolé zépol « .

Ce rassemble­ment de bonnes volontés en dehors de tout dogmatisme me semble augurer d’une nouvelle  inflexion  dans l’ap­proche de la communication entre Martiniquais, indépendamment de leur appartenance idéologique.

Par ailleurs, à travers la jonction de plusieurs forma­tions politiques de gauche  (CNCP, MIM, MODEMAS, PALIMA, RDM et PCM), on assiste à l’émergence d’un phénomène nouveau dans le pays, à savoir une union pragmatique sur le terrain des luttes, et pas seulement une unité de façade cherchant à promou­voir des consensus a priori, au mépris des histoires partisanes particulières et des tropismes singuliers.

En cela, on assiste précisément  à une avancée concrète de cette même responsabilité conçue comme le nœud central de la libération mentale, sociale, culturelle, économique et, partant, politique de notre pays.

On assiste  à la montée de militants jeunes, compétents, combatifs et déter­minés.

Je nomme, chacun dans sa circonscription,  CAROLE, NADEAU, NILOR.

A ce propos, on ne saurait sous-estimer la valeur symbolique de l’exemple donné par Marie-Jeanne, ayant la  sagesse de laisser  sa cir­conscription sûre à un de ces jeunes (NILOR) et l’audacieux courage de défier un adver­saire, ailleurs, au Centre-atlan­tique, dans un combat à l’issue moins cadrée.

On l’aura com­pris, à condition de faire l’objet d’un retour critique, le point de vue de Roland TELL constitue

une contribution utile et précieuse au débat en ce sens qu’il offre l’occasion d’énoncer des non-dits et de clarifier bien des arrière-pensées gisant au fin fond des cabèches.

I  Carole, mé i pa ka  fè rol !

C’est l’un  des mots d’esprit  qui m’ont le plus séduit et amusé au cours de ce meeting.

Il a été produit par NILOR, lequel rajoutant de la dérision à l’hu­mour, nous a appris que, si ses adver­saires prétendent qu’il n’a pas besoin d’être député puisqu’il a déjà de l’or (Ni lo, selon la prononciation créole de son patronyme), il pense qu’eux, ils n’ont que du fer (ni fè).

En mon for intérieur, je me suis même autorisé à penser un plus loin : yo ké pran fè !

Toute plaisan­terie mise à part (encore que nous ne devions pas être sérieux comme des pains rassis !) et pour revenir à Carole, l’intervenant  central de ce meeting (accompagné par sa co-listière Marie-Line LESDEMA),  j’insiste sur le fait qu’à le voir, entendre ses interventions et ne serait-ce qu’à croiser son regard rempli d’humanité, on découvre avec une intense certitude qu’on a affaire à un homme d’une simplicité et d’une sincérité absolues.

J’éprouve un vérita­ble attachement aux fortes personnali­tés morales.

CESAIRE en fut un, et si je n’ai pas été césairiste, j’ai toujours été et je demeure profondément césai­rien!

A l’évidence, Francis  CAROLE n’est pas un homme de posture, un acteur qui jouerait un rôle assigné par une ambition électoraliste.

Dimanche dernier,  tous les intervenants  ont à juste titre insisté sur les remarquables qualités intellectuelles de cet ancien étudiant de I’UAG, dont le parcours honore cette université.

Ils ont aussi mis en exergue non seulement  sa haute stature morale, mais encore sa capacité à traduire ses idées en actes, au service permanent des plus démunis, jeunes ou plus âgés.

Je ne mégo­terai pas mon soutien, ne fût-li que de plume, à cette incarnation non point d’un homme providentiel, mais d’un combattant résolu dans ce nouveau tournant dans lutte du peuple martiniquais pour sortir d’une ornière multiséculaire, amplifiée par une conjoncture catastrophique.

L’issue du combat pour une Martinique debout, libérée de ses peurs ancestrales, de ses phobies inculquées et distillées à souhait rend indispensable l’élévation citoyenne à la place la plus opportune  de solides négociateurs de l’avenir martiniquais, des gens qui soient étrangers à toute compromission  ou capitulation.   Ce n’est pas être » disloqué, blessé et nostalgique »  (vocabulaire tellien) que de vouloir représenter le peuple martiniquais au plus haut niveau de l’élaboration et de la transmission de ses légitimes revendications.

Mon combat…

A certains amis ou connaissances qui s’étonnent de ne pas me voir monter sur les tréteaux ou embrasser une carrière d’élu,  je me permets cette confidence  publique  : mon combat n’est pas politicien, même si je respecte tous ceux qui s’adonnent loyalement à une ambition représentative sur le terrain des élections, car, vu le chô­mage endémique  des jeunes,  être maire d’un commune  martiniquaise peut s’apparenter à un apostolat.

Me voulant libre de penser en dehors des » larel  » fixées par l’air du temps, je ne prétends pas pour autant détenir une vérité  l’emportant sur des erreurs ambiantes.

J’essaie, à l’exemple (pas si facile à décrypter et à suivre) de Fanon, de ne pas me focaliser sur les problématiques du seul présent, mais d’essayer aussi d’imaginer les perspectives ouvertes à une Martinique ayant enfin secoué le joug de la domination néocoloniale.

A titre d’exemple, j’essaie d’imaginer  les stratégies collectives pouvant permettre une lutte contre l’ap­pauvrissement du créole et son para­sitage perpétuel du français, facteur d’un renforcement de l’aliénation cultu­relle des Antillais et des Guyanais, lesquels devraient bénéficier d’un équilibre fécond et non pas d’un déséquilibre aliénant au sein de leur double et légi­time compétence créolophone et fran­cophone; je me bats pour la poursuite raisonnable et  imaginative   d’une réforme de l’écriture du créole, hors du système orthographique assimilation­niste du français, mais plus favorable à des lecteurs rebutés par une phoné­tique austère et à terme démobilisa­trice ; sur un plan politique plus général, je considère que la démocratie n’existe pas en soi, mais qu’il n’existe que des degrés de démocratie.

En sorte que parler non sans arrogance de  » démo­craties occidentales  » est un fallacieux abus de langage ; j’oppose l’approche nationalitaire (la mienne) à  toute approche nationaliste-chauvine et sou­haite, au-delà de la motion officiellement actée grâce à l’action de Francis CAROLE, la prise de conscience par tous de la Martinique comme nation; je critique âprement – et encore solitaire­ment – la notion d’identité indûment et universellement transférée des indi­vidus aux peuples, une opération pure­ment idéologique, source de tragiques exclusions et d’un enfermement sur soi.

Je la remplace par celle de per­sonnalité des peuples et des nations.

La personnalité est, en effet,spécifique et évolutive, tandis que l’identité, spé­cifique mais inamovible,constitue une invention à fondement théocratique, négatrice des mouvements de l’Histoire,et,par là même,dangereuse pour l’entente entre les peuples !

Je ne prétends  pas convaincre tous les militants de la cause martini­quaise du bien-fondé de certaines de mes positions,dont je reconnais volon­tiers qu’elles peuvent être actuellement démobilisatrices, car  pas  facilement compréhensibles aux yeux de ceux qui ont subi le déni multiséculaire de leur personnalité historique.

Il n’empêche, avec tous les Martiniquais de bonne volonté, je répète :  » Fok sa chanjé ! « ·

Mais ne nous faisons pas d’illusions, il va falloir de rudes batailles, dans une solidarité militante de plus en plus large en vue d’éclairer la population quant aux voies salutaires.

Et, assurément, sé pa tiré chez bà tab !

(Article publié dans ANTILLA n° 1501 DU 29 Mars 2012)

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1 commentaire

  1. Line HILGROS /

    le code de sécurité est invalide.
    Pour la réponse, je pense que toutes les analyses sont bonnes à prendre dès lors qu’elles portent un éclairage constructif. S’agissant de Mr. CAROLE, je pense que c’est vraiment quelqu’un de bien, de droit, d’efficace, et d’humain. Ce banc à l’assemblée nationale ne sera pas j’en suis sure une fauteuil pour faire la sieste ou lire Antilla, je sais qu’il utilisera cette place pour dire haut et fort avec calme et courtoisie les préoccupations de ses concitoyens. Aussi les mots de Mr. BERNABE ne sont pas vide de sens et concourent en ce qui me concerne, à conforter ma confiance et mon respect à Mr. CAROLE. Fos pou Madinina!

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