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Pourquoi est-il important de commémorer les événements historiques ?

Pourquoi est-il important de commémorer les événements historiques ?

20 nov 2012

 

Intervention d’Edmond Mondésir, professeur de philosophie et dirigeant du CNCP,, lors d’un débat intitulé « Pourquoi commémorer les dates historiques », organisé le samedi 17 novembre 2012 par Radio APAL, au Restaurant «Ô portes d’Afrique».

 

 

Depuis un certain nombre d’années les commémorations des dates marquantes de notre histoire se sont multipliées, le plus souvent à l’initiative des organisations que l’on qualifie de patriotes.  Nous vous proposons ici l’intervention d’Edmond Mondésir lors de l’émission « Kabéché » du 17 Novembre 2012 consacrée précisément à cette question : « Pourquoi est-il important de commémorer les évènements historiques ? ».

Toute commémoration est faite en vue de la recherche d’un sens

Je vous propose d’aborder en tout premier lieu cette question par une approche philosophique. Les hommes ont toujours besoin d’entretenir leur mémoire, parce que c’est elle qui leur permet d’enrichir leur connaissance, mais aussi de vaincre les limites du temps, dont l’essence même est de passer.  Dans la commémoration, il y a le mot mémoire, ce qui nous indique qu’il s’agit d’un acte volontaire, pour restituer, par la parole et des actions symboliques, ce qui s’est déjà évanoui comme réalité. Cette fonction  est accomplie par  le récit et les rituels, qui nous permettent de ne pas rester prisonniers de l’instant, mais qui nous rendent capables de prendre en considération,  par l’esprit  et la réflexion, ce qui fait partie d’un passé qui ne cesse de s’éloigner.  Cependant,  nous avons à en retenir le sens, en vue d’éclairer notre existence actuelle, et d’envisager l’orientation à donner à nos actions, qui elles, sont nécessairement tournées vers l’avenir.

Donc toute commémoration est nécessairement faite en vue de la recherche ou de l’affirmation d’un sens  à notre présence et à notre action dans le monde. En effet, il faut entendre ce mot « sens », comme une « signification », cela veut dire que « nous demandons ce que nous indiquent ces événements qui se sont produits dans le passé, et dont nous parlons aujourd’hui dans la cérémonie que nous leur dédionsnous demandons de quelles valeurs sont-elles le signe, ou vers quelles valeurs nous font-elles signe ? », mais il faut l’entendre aussi comme une « direction », et cela veut dire que «nous demandons dans quelle direction devons-nous nous orienter pour aller vers le progrès humain, pour faire avancer le progrès dans l’usage de la raison, pour faire face aux problématiques de l’humain ? ».

Voilà aussi pourquoi la commémoration des événements historiques est indispensable : elle vise à consolider la mémoire pour éviter l’oubli, qui ferait du présent un lieu toujours obscur, où tout est toujours à refaire, à l’aveuglette. En effet, il faut faire attention au fait qu’il y a au moins trois sens à cette notion d’  « oubli » : le premier sens est technique, l’oubli a pour fonction  d’opérer une sorte de tri : il faut bien qu’un certain  nombre de choses soient oubliées pour que nous puissions nous souvenir d’autres. Le deuxième sens est  psychologique ou moral : il s’agit de dépasser ce qui nous a fait souffrir ou d’être capable de pardonner.  Mais il existe encore un autre sens de l’oubli que l’on  peut définir  comme défaillance, et même comme maladie, dans le cas de l’amnésie : en ce sens, l’oubli introduit des failles et des errements dans nos conduites en désorganisant les rapports de notre conscience avec le monde.

Voilà pourquoi la commémoration des événements historiques est importante, elle permet de combattre l’ignorance qui résulte de l’oubli,  voire de la dissimulation ou du mensonge, pour permettre aux hommes d’accéder au savoir véritable, par lequel le passé est mis en lumière sous l’effet de la demande de sens que formule toujours présent.

La commémoration vise à instituer l’union du peuple pour envisager un avenir meilleur.

Les commémorations ont par ailleurs une fonction tout aussi essentielle,  qui est de constituer la mémoire collective.  En effet chaque individu, est en quelque sorte happé par les urgences du présent, par tout ce qui le détermine à agir immédiatement dans sa vie de tous les jours, pour faire face aux problèmes de tous ordres qui l’assaillent. Toutes ces préoccupations immédiates le conduisent de manière automatique à être prisonnier de l’instant, et elles ont tendance à diminuer ses possibilités de réflexion sur l’implication de son action dans un temps plus long, pour une portée plus générale, car il doit agir sans attendre. Pourtant, il n’est pas qu’un être de l’instant, il  a lui-même une histoire, sans doute personnelle, mais tout ce qu’il fait, qu’il le veuille ou non, s’inscrit dans le cadre plus large de la société dans laquelle il vit. Sa conscience personnelle et son identité individuelle s’inscrivent forcément dans le cadre d’une conscience commune et d’une identité collective.

La commémoration  des évènements historiques, à côté d’autres démarches,  présente l’intérêt de créer l’espace favorable au dépassement des individualités, éparpillées dans leurs péripéties affectives et personnelles. Elle ouvre une voie pour le rapprochement des groupes ou des clans, préoccupés  de leurs intérêts privés et particuliers, par la mise en œuvre d’une réflexion sur le sens de leur présence au monde,  sur  l’orientation à donner à   leur devenir commun. C’est par cela que s’initie le processus qui vise à transformer cet éparpillement spontané en une démarche réfléchie vers la communauté.  C’est par la mise au jour  progressive des liens complexes tissés l’histoire, par la connaissance effective des combats des opprimés contre les oppresseurs,  par l’attention portée au progrès de la  lutte entre des idées justes contre les idées erronées,  par l’appréciation exacte des événements qui sont forcément l’expression de contradictions économiques, sociales ou politiques,  que se consolidera la conscience collective,  pour instituer l’union du peuple en vue d’un avenir meilleur. Donc commémorer les évènements historiques, c’est consolider la capacité pour une communauté  de former, au-delà des « moi » individuels,  un   « nous »,  capable d’élaborer des actions et des projets, aussi bien pour  le présent que pour l’avenir.

Le rôle des commémorations dans le rétablissement de la vérité historique et l’éveil de la conscience martiniquaise.

Pendant longtemps, on a voulu nous persuader qu’il n’y avait d’histoire que de l’Europe ou de la France, et que l’histoire de la Martinique était réduite à celle de l’invasion des colons et de la mise en place des infrastructures et des institutions indispensables à leur domination militaire ou à leurs opérations  commerciales. Ces idées erronées étaient tellement répandues et ancrées dans les consciences, que le travail des seuls  historiens et des spécialistes, qui ne demeurait connu que d’un petit nombre,  n’aurait pas été capable de rétablir les choses pour la conscience commune.

C’est l’engagement persévérant  des  militants et des organisations patriotiques, autour de la lutte pour la commémoration du 22 Mai, à partir des révélations de la brochure d’Armand Nicolas, qui a ouvert la voie pour une connaissance populaire de la vérité sur la libération des esclaves et bien d’autres aspects de cette période.

Et depuis lors, la prise de conscience de l’identité martiniquaise n’a cessé de progresser.  Le peuple martiniquais est de plus en plus en mesure de  comprendre le cheminement qui s’est produit dans son histoire, en saisissant  la continuité de sens qui s’établit entre cet événement du 22 Mai et les autres faits significatifs qui se produiront par la suite.  Sans entrer dans le détail, et sans se pencher sur tous les faits et évènements significatifs,  on  peut toutefois retenir qu’en Septembre 1870 de nouvelles idées apparaissent, de même qu’en  Février 1900 une nouvelle étape est franchie  pendant  que d’autres idées encore se font jour. Et dans l’époque moderne, on peut noter qu’après l’étape de départementalisation de 1946, qu’en Décembre 1959, il se produit un mouvement d’éveil de la conscience martiniquaise qui marque un  tournant décisif, et inaugure la nouvelle étape de la marche vers l’identité et la responsabilité.

Il convient ici particulièrement saluer  le travail des historiens, car bien entendu, c’est sur la base scientifique de leurs recherches et de leurs découvertes, que toute commémoration trouve son fondement et sa garantie de vérité. Et singulièrement, depuis un certain nombre d’années, nous pouvons dire  qu’en Martinique, de nombreux historiens se sont attachés à élaborer une histoire scientifique, sur la base d’une méthodologie appropriée et rigoureuse, conditions indispensables pour accéder à l’objectivité de la vérité historique. Et sur ce point précisément,  il faut  mettre en garde, contre une confusion qui se produit souvent entre la psychologie, voire la psychanalyse et l’histoire. Une telle confusion conduit généralement à la mise en œuvre  d’un diagnostic de type pathologique, et donc tout à fait approximatif et particulièrement inexact, sur la cause des problèmes de société.  Cela a abouti, comme on l’a vu dernièrement en Martinique,  à essayer de plaquer abusivement la notion de résilience, tout à fait inadéquate ici,  à la société martiniquaise d’aujourd’hui.

En conclusion,  nous retiendrons que la commémoration des événements historiques  vise à la recherche  d’un sens,  qui tourne fondamentalement autour de l’évolution de la conscience humaine, de l’avancée de l’usage de la raison, du progrès des valeurs de liberté, de justice, de responsabilité, tant sur le plan individuel que collectif, et dans le monde entier. Nous savons aujourd’hui que c’est de ce même mouvement que participe l’émergence de la conscience et de l’identité martiniquaise.

 

 

 

 

 

 

 

 

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